Le Cas de l'Homme trop Préparé

Le Cas de l'Homme trop Préparé

Pierre-Eugène était un homme sérieux. Trop sérieux. Il ne laissait rien au hasard, et la vie elle-même était pour lui une série d'opérations logistiques complexes. Alors que les autres se préparaient au camping en emportant une tente, des sacs de couchage et quelques provisions, Pierre-Eugène, lui, se préparait à l'éventualité.
Son sac à dos, par exemple, pesait 80 kilos. Il contenait non pas une, mais deux haches. Une pour couper du bois, bien sûr, et l'autre au cas où la première hache aurait une crise existentielle et refuserait de couper quoi que ce soit. Il avait également emporté une douzaine de tasses métalliques, "au cas où une tasse se sentirait seule et voudrait un ami", expliquait-il. Il portait des pantalons avec plus de poches que de jours dans l'année, chacune contenant un objet très spécifique, comme une boussole pour se diriger dans un couloir ou une petite pelle pour déplacer une fourmi qui lui barrait la route.
Un jour, il décida de partir en randonnée. Son objectif ? Traverser la pelouse du parc municipal. Ses voisins le regardèrent partir, perplexe, alors qu'il marchait avec détermination, sa casquette vissée sur la tête.
La première catastrophe arriva après 10 mètres. Une petite branche d'arbre tomba sur le sol. Pour la majorité des gens, cela n'aurait rien été. Pour Pierre-Eugène, c'était une crise majeure. "La branche est tombée !" cria-t-il, paniqué. Il sortit sa hache, mesura l'angle de la chute, consulta son carnet de notes sur le comportement des branches tombantes et, après un long moment de réflexion, la coupa en trois, pour des raisons que personne d'autre que lui ne comprenait.
Il s'arrêta pour déjeuner au milieu de la pelouse. Il s'assit, sortit une de ses tasses et y versa de l'eau. Au lieu de boire, il la regarda pendant un long moment, l'air grave. "Elle n'est pas remplie au tiers exact de sa capacité," murmura-t-il, d'un air déçu. Il sortit un mètre ruban, mesura le niveau de l'eau et, après s'être assuré qu'il avait raison, la vida et recommença.
La journée se déroula ainsi. Pierre-Eugène affronta un petit caillou qui "ne respectait pas la topographie du terrain," une fourmi qui "marchait en dehors des lignes," et une rafale de vent qui "n'avait pas demandé la permission de passer."
À la fin de la journée, il arriva de l'autre côté de la pelouse, épuisé, mais fier. Il s'était donné à fond dans cette "aventure," et ses voisins le regardaient, les yeux écarquillés.
Pierre-Eugène les regarda, la poitrine bombée. "Voilà," dit-il en sortant son carnet. "J'ai tout géré. La prochaine fois, j'irai au bout de la rue. Mais je devrais peut-être emporter une troisième hache, au cas où."

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