Le Jour où le Green s'est Renversé

Le Jour où le Green s'est Renversé

M. Dubois, un homme d'une précision chirurgicale et d'une routine inébranlable, arrivait au club de golf "Les Pelouses Impeccables" tous les mardis à 8h00 pile. Il saluait le caddie d'un signe de tête bref, prenait son chariot pré-rempli et se dirigeait vers le trou numéro 1. Sa vie était un métronome, son golf un art de la répétition.
Ce mardi ne dérogeait pas à la règle. Le ciel était bleu, l'herbe rosait sous la rosée matinale, et l'air sentait le gazon fraîchement coupé. M. Dubois prit son fer 7, respira, et frappa un coup parfait. La balle s'envola, décrivit une courbe élégante et... disparut. Pas dans le rough, pas dans l'eau. Elle s'était tout bonnement volatilisée en plein vol.
M. Dubois cligna des yeux. Il chercha la balle, son front se plissant. « Étrange, » marmonna-t-il. Il en prit une autre. Cette fois, la balle, au lieu de s'envoler, fonça droit devant, s'enfonça dans le sol et ressortit à toute vitesse derrière lui, rebondissant sur son sac.
« Bon sang ! » s'écria M. Dubois, le flegme britannique vacillant.
Il atteignit le trou numéro 2. Le drapeau, qui d'habitude flottait avec dignité, se mit à danser la salsa, ses couleurs s'inversant entre le rouge et le vert. En approchant du trou, M. Dubois remarqua que l'eau du petit étang à côté du green était devenue orange fluo et qu'un groupe de canards, coiffés de minuscules chapeaux de paille, jouait aux cartes sur une feuille de nénuphar géante. L'un d'eux, avec un monocle, lui fit un clin d'œil.
Au trou numéro 3, le sable du bunker n'était plus du sable, mais des céréales pour petit déjeuner. Des flocons de maïs géants jonchaient la pente, et un écureuil, vêtu d'un uniforme de majorette, tentait de les ranger dans un seau. Quand M. Dubois frappa sa balle, elle rebondit sur un flocon, se mit à léviter un instant, puis s'enroula autour d'un arbre comme une liane.
M. Dubois, d'abord choqué, commença à ressentir une étrange euphorie. La routine avait explosé. Il prit un club au hasard, un parapluie de golf, et frappa sa balle avec. Elle traversa le parcours en chantonnant un air d'opéra avant d'atterrir dans la bouche ouverte d'une carpe koï qui nageait à la surface d'une fontaine à vœux.
Le point culminant fut le trou numéro 9. Le green s'était transformé en une mare de confettis scintillants, où des dizaines de lapins jonglaient avec des balles de golf. Le drapeau était à l'envers, et à la place du trou, il y avait un petit portail lumineux. M. Dubois, le visage illuminé d'un sourire qu'il n'avait pas eu depuis l'enfance, se pencha et regarda à travers. De l'autre côté, il vit un monde où les clubs de golf étaient des bananes, les balles des nuages et les caddies des dinosaures miniatures.
Il frappa sa dernière balle avec une raquette de tennis qu'il avait trouvée. La balle entra dans le portail avec un petit "pop !", et M. Dubois sentit une brise fraîche l'inviter à la suivre.
Ce jour-là, M. Dubois ne termina jamais sa partie de golf. Mais il fit bien plus : il quitta la banalité et plongea tête la première dans le merveilleux chaos de l'inattendu, un sourire énigmatique aux lèvres. Les Pelouses Impeccables ne furent plus jamais les mêmes.

Commentaires

Messages les plus consultés de ce blogue

L'Absurdité du Service à la Clientèle

Le Guide de l'Assemblée