Le Mystère des Voleurs de Cieux Aquatiques

Le Mystère des Voleurs de Cieux Aquatiques

La journée avait commencé comme un cliché de carte postale. Le soleil caressait l'eau miroitante près du barrage, le chant des oiseaux (normaux, ceux-là) remplissait l'air, et la ligne de Kevin, mon fidèle compagnon de pêche, frétillait déjà. On attrapait du poisson, du vrai, des perches robustes et quelques truites, le genre de prises qui te font croire que tu es le roi des pêcheurs.
— Une autre ! a crié Kevin, tirant une belle truite argentée. La journée parfaite, hein ?
J'allais acquiescer quand j'ai vu quelque chose. Un petit éclair argenté a jailli de l'eau, non pas pour mordre à l'hameçon, mais pour faire un arc de cercle dans les airs avant de replonger.
— Tu as vu ça ? ai-je demandé, les yeux ronds.
— Vu quoi ? a marmonné Kevin, concentré sur sa ligne.
Puis un deuxième, un troisième. Non, ce n'étaient pas des insectes, ni des reflets. C'étaient de petits poissons, des alevins, mais avec une aptitude au vol digne d'une libellule sous stéroïdes. Ils s'élançaient de l'eau, effectuaient des acrobaties aériennes dignes du Cirque du Soleil aquatique, puis replongeaient avec une élégance déconcertante.
— Des poissons... volants ? a chuchoté Kevin, qui venait d'en apercevoir un. Mais... on n'est pas sous les tropiques !
On a posé nos cannes, bouche bée. La scène était complètement surréaliste. Des dizaines de petits poissons dansaient dans les airs au-dessus de l'eau, certains faisant des loopings, d'autres zigzaguant comme s'ils évitaient des obstacles invisibles.
Soudain, une voix rocailleuse s'est élevée derrière nous.
— Ah, les voleurs de cieux aquatiques sont de retour !
On s'est retournés. C'était un vieil homme avec une barbe aussi broussailleuse que les buissons alentour, assis sur un tabouret pliant, une canne à pêche faite d'une branche tordue à la main.
— Les voleurs de quoi ? ai-je demandé, perplexe.
— Les voleurs de cieux aquatiques, a répété le vieil homme en crachant un jet de tabac à chiquer (ou du moins, on espérait que c'était du tabac). Ces petits-là, ils en ont marre de nager. Ils rêvent de voler. Le barrage, voyez-vous, il leur donne l'élan. Une sorte de rampe de lancement. Mais ils ne volent pas pour le plaisir.
Il a baissé la voix, comme si des espions aériens nous écoutaient.
— Ils volent... pour pêcher des mouches invisibles. Des mouches qui n'existent que quand on n'y pense pas. C'est leur déjeuner.
Kevin et moi nous sommes regardés. Des mouches invisibles. Des poissons volants. Un vieil homme qui savait tout ça. Le barrage était-il une porte vers une autre dimension ?
— Et... est-ce qu'on peut en attraper ? a demandé Kevin, reprenant sa canne.
— Oh, non ! a ri le vieil homme. Si vous les attrapez, ils perdent leur capacité de voler. C'est une question de foi, vous comprenez. Faut croire au vol pour voler.
On a passé le reste de la journée à regarder les poissons voler, à essayer de discerner ces fameuses "mouches invisibles". On n'a jamais rien compris, mais on n'a plus jamais pêché un poisson de la même manière. Chaque fois qu'on voit un poisson sauter, on se demande s'il ne tente pas son coup, un petit essai discret vers la liberté aérienne.
Et le vieil homme ? On ne l'a plus jamais revu. Sans doute était-il lui-même un poisson volant à la retraite.

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