Le Mystère du Camion Fantôme de M. Barnabé


Le Mystère du Camion Fantôme de M. Barnabé

M. Barnabé était la quintessence de la normalité. Sa vie était un almanach de l'ordinaire. Chaque matin, il mangeait ses flocons d'avoine avec la même précision horlogère, se rendait à son travail de comptable par le même chemin, et rentrait chez lui pour regarder le même programme télévisé. Sa femme, Huguette, le décrivait comme "aussi prévisible qu'une horloge suisse, mais moins excitante".

Mais il y avait un secret. Un secret nocturne, bruyant, et absolument monstrueux que M. Barnabé, dans son sommeil profond, ignorait totalement.

Chaque soir, dès que la tête de M. Barnabé touchait l'oreiller et que son corps s'enfonçait dans les limbes du sommeil, une transformation sonore s'opérait. Le doux ronronnement initial se changeait en un grondement. Puis, en un vrombissement. Et bientôt, toute la maison tremblait.

M. Barnabé ne ronflait pas. Il CHAUFFAIT UN TRUCK.
Au début, Huguette pensait que c'était le voisin qui faisait des livraisons nocturnes avec un vieux camion diesel. Le bruit était si réaliste qu'elle se levait parfois pour regarder par la fenêtre, cherchant le monstre mécanique. Mais il n'y avait rien. Juste l'obscurité et le grondement sourd.
Le bruit était inimitable :

 * 1h00 du matin : Le démarrage à froid d'un moteur de 18 roues. Un "RRRRRRRRRRRRRRRROUM ! Vroum-vroum... RRRRRROUM !" qui faisait trembler les bibelots sur les étagères.

 * 3h00 du matin : Le camion en pleine accélération sur l'autoroute. Un "VROUUUUUUUUUUUUUUUUUUUUUUUUUUMMMMMMMMM !" soutenu qui faisait vibrer les fenêtres et réveillait les chiens du quartier.

 * 5h00 du matin : Le freinage pneumatique pour un arrêt au stand. Un "PFFFFFFFFFFFFFFTTT-CHHHH !" strident, suivi d'un ralenti qui faisait doucement tressauter le lit.

Huguette, exténuée, avait tout essayé : les bouchons d'oreille, les coussins sur la tête, les tentatives désespérées de réveiller son mari (ce qui ne faisait que le faire "redémarrer le moteur" en mode encore plus puissant). Les voisins, d'abord exaspérés, avaient fini par s'habituer. Certains commençaient même à se caler sur le "bruit du camion de M. Barnabé" pour savoir quand se lever.

Un jour, un vrai chauffeur de camion, en panne sur la route voisine, entra dans la maison de M. Barnabé, croyant que son collègue était là, en train de faire tourner son moteur toute la nuit. Il fut perplexe de trouver M. Barnabé, paisiblement endormi, et Huguette, les yeux cernés, sirotant un café.
« Je cherche le gars qui fait tourner son moteur depuis des heures, » dit le chauffeur.

Huguette désigna le lit de M. Barnabé d'un geste las. « C'est lui. Mon mari. Il chauffe un camion imaginaire toute la nuit. »
Le chauffeur, incrédule, écouta attentivement. « Sacré nom d'un petit bonhomme... C'est un Mack semi-remorque, modèle '78, avec un moteur Cummins V8 turbo. Je le reconnaîtrais entre mille ! »

M. Barnabé se réveilla le matin, frais et dispo. « J'ai si bien dormi ! » dit-il à Huguette. « Pas un bruit. »

Huguette le regarda, un sourire fatigué sur les lèvres. « Bien sûr, mon chéri. Pas un bruit... sauf la symphonie des autoroutes que tu as dirigée toute la nuit. »

M. Barnabé, le plus normal des hommes le jour, était le plus puissant des chauffeurs de camion la nuit, une force brute du ronflement, inconscient du concert mécanique qu'il offrait au monde endormi.

Commentaires

Messages les plus consultés de ce blogue

L'Absurdité du Service à la Clientèle

Le Guide de l'Assemblée