Le Clash des Surfeurs de l'Absurde

Le Clash des Surfeurs de l'Absurde

Kevin et moi, après notre mésaventure avec les vagues acadiennes, avions décidé que le surf était notre destinée. Mais pas n'importe où. On voulait LA vague, celle qui nous ferait oublier les petits clapotis jardinés de Madame Léger. Direction Nice, bien sûr. Qui d'autre que Brice de Nice pouvait nous initier aux secrets de la déferlante parfaite ?
On l'a trouvé là où il est toujours : sur sa plage, devant l'océan azur (qui, à Nice, est plus une grande piscine qu'un océan propice aux vagues épiques), son bronzage immaculé, ses cheveux blonds flamboyant, et son air si décontracté qu'il en devenait tendu. Il attendait sa vague. La fameuse "vague qui ne vient jamais", mais qui, pour Brice, était toujours "juste derrière la précédente".
On s'est approchés, intimidés par tant de... Brice-itude.
— Euh, salut Brice, ai-je commencé, essayant d'adopter un ton cool. On... on est des fans. On aimerait apprendre à attraper la vague.
Brice a ouvert un œil (l'autre était sans doute en méditation profonde sur l'arrivée de la vague). Il nous a scannés, nous, nos planches de surf de location, et notre air un peu trop empressé.
— Casser... vous ne cassez pas, a-t-il déclaré d'une voix traînante. La vague, elle est là. Elle est en vous. Et surtout, elle n'arrive JAMAIS. Comprendo ?
Kevin, toujours le plus audacieux, a tenté :
— On vient de l'Acadie, Brice. On a vu des vagues dans un jardin. Et des canards qui surfaient.
Brice a fermé son œil ouvert. Puis il l'a rouvert. Cette fois, les deux étaient grands ouverts. Son visage s'est fendu d'un rictus.
— Des... des canards ? Dans un... jardin ? Kevin, tu me casses !
Et là, la magie opéra. Le simple fait d'avoir mentionné des canards surfeurs a déclenché quelque chose en Brice. Il s'est levé d'un bond, a attrapé sa planche comme un bouclier.
— C'est... c'est une imposture ! La vague, elle est unique ! Elle est NICE ! Elle n'est PAS avec des PALMES !
Il a commencé à courir vers l'eau, puis s'est arrêté net, réalisant l'absence totale de vagues. Il s'est retourné vers nous, l'air grave.
— Je vois. Votre histoire, elle m'a... déconcentré. La vague, elle sent la concurrence. Elle ne vient plus à cause de vous. Vous avez brisé l'équilibre cosmique de ma plage.
Kevin et moi avons commencé à nous sentir coupables d'une sorte de "crime de vague".
— La seule façon de réparer ça, a déclaré Brice, en pointant l'horizon d'un doigt solennel, c'est de faire une Compétition de l'Attente de la Vague Ultime. Celui qui attend le plus longtemps sans bouger, sans parler, sans penser aux canards, gagne. Et la vague, elle reviendra.
On a passé les trois jours suivants assis sur le sable, immobiles, à côté de Brice, dans un silence absolu, à regarder une mer plate. Les touristes passaient, nous prenaient en photo, et la seule chose qui bougeait, c'étaient les paupières de Brice, qui clignaient très, très lentement. Kevin a craqué en premier, en éternuant à cause d'un grain de sable. J'ai tenu un peu plus longtemps, mais j'ai fini par m'endormir.
Brice, lui, était toujours là, immobile. Quand il a enfin ouvert les yeux, il nous a regardés avec déception.
— Vous ne cassez pas, les gars. La vague, elle ne viendra pas tant que vous ne comprendrez pas qu'elle est en vous. Ou dans le jardin de Madame Léger, apparemment.
On a compris. On n'a jamais appris à surfer à Nice. Mais on a appris que l'absurdité est une vague en soi, et que Brice de Nice en est le maître incontesté.

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